La dernière lettre de Jean Vinard, mort au front en 1915

jeanvinard.jpgLettre de Jean Vinard à ses parents
quelques jours avant sa mort, au front en 1915,

extrait de « Restera-t-il seulement un Noë » de P. Vinard

 

« Dans la lutte suprême qui commence toutes mes pensées vont vers vous, comme je sais que vous êtes avec moi. Priezpour moi… Je vous aime infiniment et ai toujours confiance. Vive la France…

… Je ne crois rien vous cacher en vous disant que la lutte finale est proche… Il vous faudra du courage et surtout une entière confiance. Peut-être resterez vous longtemps sans nouvelles, il ne faudra jamais désespérer. Pour moi, malgré les révoltes passagères inévitables, je suis calme et je veux le rester. De toute mon âme, de toutes mes forces, je pense à vous tous et à René* et je sens que les liens qui nous attachent les uns aux autres ne peuvent se briser.

Oui, en dehors du corps il y a l’âme ; et nos âmes sont chacune une parcelle de l’Esprit universel. Au-dessus de nous il y a cet Idéal vers lequel nous tendons parfois et vers lequel nous voulons tendre et qui est le même pour tous. Le but de la vie, c’est de tâcher de réaliser cet Idéal avant le terme qui nous est assigné.

Si, à un moment quelconque, nous arrivions à nous élever au-dessus de nous-mêmes et à atteindre cet Idéal, nous aurions vécu, et la vie serait pour nous banale, puisque fatalementnous retomberions de ces hauteurs où l’homme ne peut se maintenir (comme l’ont dit Platon, Maine de Biran, ettant d’autres).

Pour nous soldats, l’Idéal est là sans tache devant nos yeux : d’une manière absolue et désintéressée, donner joyeusementsa vie pour les autres. Quelplus bel Idéal peut-on rêver !

Si donc nous mourrons la joie dans les yeux, c’est que nous aurons vécu. Qu’importe l’âge ! Le temps n’est rien dans l’Eternité !

Mais maintenant, je sais que cet Idéal est très difficile à atteindre, et que beaucoup succombent dans une révolte des sens complète, parce qu’ils n’ont pas su vouloir réaliser l’Idéal qui leur était proposé ; et c’est alors pour eux la défaite morale avant la victoire de la mort sur eux.

Oui, dans la mêlée, ce qui nous fait peur, ce n’est pas la mitraille, les obus, le feu, les vapeurs asphyxiantes ; mais c’est de sentir à certains moments, la confiance en soi et le calme vous abandonner, c’est de sentir qu’on n’a plus foi en l’idéal.

Eh bien ! À ce moment-là, et de toutes ses forces, il faut vouloir, il faut sentir que l’on veut et que d’autres veulent avec vous. Puisque nous croyons à une âme unique, dont les nôtres ne seraient que des parcelles, si nous croyons à l’Universalité de la Pensée, nous admettons par cela même la communion la plus intime qui puisse exister entre nos âmes. Ce que je vous demande donc, c’est de vouloir de toutes vos forces avec moi, et je me sentirai soutenu.

Christ a voulu, et il a triomphé, son Esprit est toujours là qui nous enveloppe et il peut vouloir encore. Oui, soyons en communion avec lui, les uns avec les autres, et alors nous serons calmes jusqu’à la mort.

Ma chère maman, ce que tu as toujours voulu, c’est que nous soyons heureux ; eh bien, si la mort vient pour moi, sache qu’à mon dernier moment, je serai divinement heureux, parce que j’aurai foi en l’Idéal. Et si, comme malgré tout je le crois, le revoir nous est accordé sur cette terre, tu me rappelleras cette lettre et tu m’aideras à marcher vers l’idéal »

* Un de ses frères, lieutenant du génie, qui prenait part aux attaques.

Cette lettre est extraite de « Restera-t-il seulement un Noë » de P. Vinard, le journal d’un protestant drômois durant la Grande Guerre (14-18) publié aux Editions Ampelos.

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