Suzanne Emmer-Besniée

Suzanne Alice Emmer est née à Paris le 1er avril 1885 dans le 10ème arrondissement (26 rue de Chabrol), de Georges Emmer, « décorateur » de profession, et de Jeanne Marie Delle. Elle commence à exposer au Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts en 1909 et elle figure dans l’Annuaire de la Curiosité et des Beaux-Arts de 1911, en qualité d’« artiste peintre ». En juillet 1923 Suzanne a épousé l’architecte Maurice Besniée, ancien élève de l’École Nationale des Beaux-Arts (1898-1904, atelier Léon Ginain). Ils auront deux fils : Jean né en 1924 et Pierre né en 1925. Maurice Besniée mourra brutalement d’une crise cardiaque en 1938. La vie de Suzanne Emmer-Besniée va connaître un tournant inattendu lorsque son fils Jean se lie d’amitié avec son condisciple de lycée Jacques Lusseyran. Ce dernier, devenu aveugle à l’âge de 8 ans suite à un accident, est un garçon particulièrement brillant intellectuellement et doté d’une personnalité charismatique. Jean devient en quelque sorte son alter ego. L’amitié qui les unit a quelque chose d’absolu, au point que Jean convaincra sa mère de déménager à Toulouse en 1939 pour y suivre la famille de son ami.

Revenus à Paris en 1940, Jean Besniée et Jacques Lusseyran entrent tous deux au Lycée Louis-le-Grand pour préparer l’École Normale Supérieure. Mais, tout en poursuivant leurs études, ils n’acceptent pas les compromissions du régime de Vichy et s’engagent résolument à partir de mai 1941 dans les mouvements de résistance « Les Volontaires de la Liberté » et « Défense de la France ».

Suite à une dénonciation, 69 membres du mouvement « Défense de la France », dont Jean Besniée, Jacques Lusseyran et Geneviève de Gaulle, sont arrêtés en juillet 1943, interrogés et emprisonnés. Suzanne Besniée est également arrêtée, car elle s’est, semble-t-il, dénoncée dans l’espoir de sauver son fils. Il y a tout lieu de penser qu’elle partageait les convictions et les idéaux de son fils.

Après plusieurs mois de détention, Suzanne Besniée est déportée au camp de Ravensbrück le 31 janvier 1944 en même temps que 958 autres femmes, pour la plupart déportées politiques. Parti de Compiègne, ce convoi, connu sous le nom de « convoi des 27000 » (car les déportées portaient toutes un matricule compris entre 27030 et 27988) arrive à Ravensbrück le 3 février. Suzanne a alors 59 ans.

Son fils Jean a lui-même été déporté quelques semaines auparavant, le 10 janvier, vers le camp de Buchenwald. Il meurt en mars 1944, à l’âge de 20 ans, avant même de parvenir à Buchenwald, en raison des tortures qui lui ont été infligées dans le camp punitif de Neue Bremm. (Jacques Lusseyran, déporté également à Buchenwald, en reviendra malgré le handicap de la cécité…).

À Ravensbrück, Suzanne Besniée (qui porte le matricule 27335) va connaître le quotidien terrifiant si bien décrit par Germaine Tillon et Geneviève de Gaulle, et qu’elle a elle-même illustré dans les dessins réalisés à son retour : promiscuité dans les baraques, froid et faim, brutalités et humiliations, omniprésence de la maladie et de la mort.

Il est remarquable qu’elle ait pu résister à ce quotidien malgré son âge déjà avancé, sachant que – d’après l’historien Pierre-Emmanuel Dufayel – 60% des « 27000 » âgées de plus de 50 ans sont mortes au cours de leur déportation. En 1945 (probablement en février-mars) elle est envoyée à Rechlin, un des camps de travail satellites de Ravensbrück, où elle est employée à des terrassements sur un champ d’aviation. Sa résistance physique et cette période de « Kommando » lui ont probablement permis d’échapper au pire car Ravensbrück devint à partir de janvier 1945 un véritable camp d’extermination, avec chambre à gaz et fours crématoires.

Les circonstances de la libération de Suzanne Besniée nous sont assez bien connues grâce aux archives du Comité International de la Croix-Rouge et à l’étude de Pierre-Emmanuel Dufayel sur le convoi des « 27000 ». Le 30 mars 1945, alors même que les chambres à gaz du camp fonctionnaient à plein, le chef de la mission de la Croix-Rouge rencontrait à Ravensbrück le commandant du camp pour négocier la libération de 300 déportées contre 454 prisonniers civils allemands. Parmi ces 300 déportées figuraient 70 femmes du convoi des 27000, dont Suzanne. Elles furent effectivement libérées le 5 avril et parvinrent en Suisse le 9 avril. Très éprouvée physiquement, Suzanne Besniée – qui pesait alors environ 30 kilos et avait les jambes gonflées par l’œdème – fait partie des 11 femmes qui ont dû séjourner dans un hôpital suisse (à Münsterlingen) avant d’être rapatriée en France, le 28 juin 1945. Il est significatif que Suzanne Emmer-Besniée, peu après sa libération, ait repris ses instruments de travail, crayon et pinceaux, pour illustrer ce qu’elle avait vécu. Peut-être y a-t-elle été encouragée par le premier procès des criminels de Ravensbrück qui s’est tenu à Hambourg du 5 décembre 1946 au 3 février 1947, procès au cours duquel l’accusation a présenté à titre de témoignages les dessins (réalisés à Ravensbrück même) de la déportée Violette Rougier-Lecoq. Peut-être était-ce aussi la condition pour pouvoir se « libérer » psychiquement d’une expérience aussi traumatisante. Elle considérait en tout cas ces dessins comme une « documentation », ce qui indique bien la volonté de laisser un témoignage. (Un courrier de Suzanne Besniée adressé en 1959 à l’administration indique d’ailleurs que Geneviève de Gaulle-Anthonioz envisageait de les utiliser pour illustrer un de ses textes sur Ravensbrück, projet qui n’a manifestement pas abouti).